Légère inquiétude

À travers un ensemble d’œuvres pour la plupart inédites d’artistes émergents qui se répondent en rhizome, Légère Inquiétude explore le territoire du concept d’inquiétude dans le champ de l’art contemporain, en interrogeant la manière dont les inquiétudes qui hantent les sociétés contemporaines, à un moment où mutations et conflits sont à l’oeuvre, irriguent en tant qu’objet de reflexion les pratiques artistiques et donnent lieu à des formes nouvelles. De ce fait, Légère Inquiétude questionne la syntaxe même de l’exposition et son métalangage, en montrant à la fois des objets et des œuvres immatérielles. Ces propositions, conçues pour la plupart pour l’exposition, interrogent la matérialité de l’œuvre et la possibilité même de sa disparition et de son re-enactment.

La difficulté à penser les mutations sociales en cours et à redéfinir les formes nouvelles de l’affiliation, la multiplication des incertitudes qui pèsent sur l’avenir, la reconfiguration des normes et des institutions, la multiplication des conflits dans l’espace international, les avertissements d’ordre écologique secrètent une inquiétude qui devient l’un des éléments constitutifs des sociétés contemporaines, et qui traverse la jeune scène artistique.

Les œuvres montrées, pour la plupart inédites, se caractérisent à la fois par une exécution précise et par la mise en œuvre de gestes radicaux. Chacune d’entre elles est en même temps porteuse de l’éventualité d’un passage à l’acte et d’une légère menace qui anime nos imaginaires. Plusieurs d’entre elles amènent aussi à mettre en perspective les notions de matérialité et d’immatérialité de l’œuvre et à interroger l’éventualité de sa disparition ou de son re-enactment. Nombre d’œuvres – matérielles ou immatérielles – posent, en termes de conservation, la question de leur réactivation, de leur restitution, voire de leur réélaboration – comme c’est d’ailleurs le cas pour les expositions elles-mêmes. Démontages, remontages, conservation, voire re-enactment des œuvres par les artistes, sont les enjeux auxquels conservateurs, curators, galeristes, artistes et collectionneurs sont de plus en plus souvent confrontés, et seront questionnés au cours d’une table ronde.

Savant mélange de hold-ups artistiques et conceptuels et d’innovations formelles, l’œuvre de NØNE FUTBOL CLUB opère des passages à l’acte symboliques en des gestes qui, en feignant de prendre les mots et les choses au pied de la lettre (…) inventent sans cesse des objets nouveaux (…). Rappelant les inquiétudes qui traversent une génération entière (…) les œuvres qu’ils présentent suscitent en retour une légère inquiétude, consubstantielle à l’idée de passage à l’acte. C’est à une autre forme d’inquiétude que convoque l’œuvre de Saad Qureshi (…), qui réinterprète sur un plan formel des paysages décrits à partir de souvenirs-clé par différentes personnes à travers le monde (…) en un paysage lunaire et inquiétant où installations guerrières, poteaux electriques, constructions détruites et arbres morts se superposent en un no man’s land carbonisé, offrant dans un matériau noir la maquette imaginaire d’un paysage détruit par la guerre (…). Prenant le contrepied de la technique de la peinture à fresque, de la pintura a fresco, Leyla Cárdenas, procède par grattage des strates successives de peintures amassées sur les murs, pour produire des œuvres (…), conçues à partir des plans des lieux dans lesquels elle intervient in situ, exhumant les sédimentations historiques du bâtiment. Issues d’un lent processus de désagrégation – qui a symboliquement quelque chose à voir avec le travail de sape des plantes saxifrages qui étendent leurs racines dans les fondations jusqu’à détruire la structure sur lesquelles elles s’installent – ses œuvres questionnent la temporalité de l’œuvre, mais aussi sa matérialité (…). Les œuvres de  travaillent des matériaux fragiles, délicats, appartenant au passé, assimilés à ce qu’il y a de plus archétypalement féminin ou traditionnel – comme la dentelle, (…) la broderie, ou les motifs de la toile de Jouy. Son modus operandi consiste à s’emparer de ces matériaux pour développer des œuvres d’une ironie mordante et d’une rare violence, qui dissèquent le monde contemporain. (…) De l’extrême rigueur du travail d’Olivier Magnier, naît la polysémie et la complexité de ses œuvres minimalistes, souvent élaborées à partir de théories mathématiques (…) Ses “objets philosophiques” comme ses “artefacts ordinaires” sont autant d’œuvres radicales aux titres volontairement décalés. Météore évoque le ciel, qui peut nous tomber sur la tête, tout aussi bien qu’une œuvre de Maurizio Cattelan ou encore les théories mathématiques qui s’efforcent de calculer l’impact et la vitesse à laquelle les météores entrent en collision avec la Terre (…). Une œuvre musicale du compositeur Toshio Hosokawa – né en 1955 à Hiroshima (Japon) – (…) interprétée par l’ensemble TM+ le jour du vernissage, sera ensuite diffusée par intermittences de manière fragmentaire dans l’espace d’exposition, jusqu’à sa recomposition complète. Sa diffusion s’arrête alors, de manière irrémédiable. Une œuvre olfactive nouvelle de Boris Raux, élaborée à partir des traces d’un objet antérieur, suscite à l’insu du visiteur une légère anxiété (…). Une actrice incarne l’artiste virtuelle Aloïse Todeschini © qui a crée la performance Sans titre, (…) elle-même incarnation exacte d’une photographie de Mathieu Pernot. Incitant à une réflexion en forme de mise en abyme sur les notions de réélaboration et de récognition, SANS TITRE questionne les notions d’œuvre et d’artiste, créant ainsi un trouble qui suscite une légère inquiétude.

Loin de se référer à Das Unheimliche – ou Inquiétante étrangeté – freudienne, c’est à dire à l’étrange angoisse qui sourd parfois de l’infra-ordinaire, l’exposition s’interroge en des retournements de sens successifs sur ce que l’on pourrait qualifier de Non-heimlich, heimlich étant alors défini comme ce qui est “confortable”, “tranquille”, “sans crainte”. En ce sens, l’inquiétude peut se définir comme tout ce qui est “inconfortable”, “intranquille”, comme tout ce qui suscite un sentiment de malaise, une angoisse, ou encore, comme le fait de ne pouvoir se satisfaire de ce qui est, d’aspirer sans cesse à autre chose.

Texto y curaduría: Pascale Krief

Artistas:

  • Leyla Cárdenas
  • Claire Froës
  • NØNE FUTBOL CLUB
  • Théo de Gueltzl & Octave Marsal
  • Léa Le Bricomte
  • Olivier Magnier
  • David Renault (los hermanos Ripolain)
  • Saad Qureshi
  • Valérie Vaubourg
  • Toshio Hosokawa (interpretación del ensamble TM+)
  • Boris Raux
  • Aloïse Todeschini

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